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1. Les premiers pas de Leogan - épisode 1

jeudi 24 juillet 2008, par Bastien Lyonnet


Voilà mon quotidien depuis maintenant 4 mois : le banc de nage de la Licorne, galère de l’empire Keshe. La longue et lourde rame est devenue mon unique raison d’être, mon obsession et ma damnation en même temps. Si je répugne et la lâche, je reçois la souffrance du coup de fouet, implacable. Je n’ai plus la force de penser. La fatigue et la servitude ont embrumé mes esprits. Le tambour est l’unique voix que j’entends toujours dans mes rêveries. C’est lui qui me commande en permanence, qui guide mes mouvements. Quand ma raison vacille et que mes forces me fuient, je me raccroche à cela, le tambour et la rame. Ce que j’étais avant, je ne sais plus, ce que je vais devenir je ne sais pas. Je ne suis qu’un forçat dont l’existence tient au son du tambour et au mouvement de la rame. Avant j’étais Leogan, le satyre natif de Lagash. Aujourd’hui et depuis longtemps maintenant je ne suis plus que le numéro 42, mon matricule d’esclave. Pour ma part j’ai maigris, les muscles de mes bras me brulent et je sais que quelques fois je bave abondamment en ramant, oubliant ma condition de mortel pour me ramener à l’état de bête. Je m’hasarde à un regard sur mes compagnons d’infortune. Je ne sais même pas leur nom. Nous nous appelons par nos numéros, comme si nous voulions dire que ce que nous sommes maintenant n’a aucun lien avec nos vies passées. Le gros bras sur le même banc que moi est 37. Il s’agit d’un centaure têtu qui encaisse les coups de fouet sans jamais se plaindre. Et pourtant son visage est toujours rempli de haine. Mais je l’aime bien. Il me soutient à la tâche quand je suis trop fatigué pour faire ma part du boulot. Il faut bien admettre que malgré les terribles conditions dans lesquelles nous vivons, il a gardé sa force, et son tonus. Mais il n’est là que depuis 1 mois, nous verront comment il sera dans quelques semaines. L’humain devant mois, 76, vient de Tsara Mosalaly, enfin je crois d’après les quelques paroles qu’il prononce. Il était là avant que j’arrive et ne s’adresse à personne si ce n’est aux Dieux. Son état physique est pitoyable, bien pire que le mien. Il ne doit tenir debout que par la force de sa terrible volonté. Il n’est pas le seul étranger ici. Même les contremaîtres ne sont pas Keshiques. Il n’y a que les soldats qui soient originaires de l’Empire mais ceux là on ne les voit jamais. Pourquoi viendraient-ils voir ceux par qui ce navire avance, dans notre sueur et notre crasse ? Ha si voilà celui qui nous prête le plus d’attention : le contremaitre le plus zélé, Elmand. Av la déesse de l’amour a semble-t-il oublié de faire connaître ce sentiment à ce mortel, ou plutôt le connait il sous une autre forme. Son plaisir est de nous fouetter encore et encore. Et de nous entendre crier, surtout nous entendre crier. Là est son plaisir. Il se détourne, il va me voir ! Vite, ramer ! Avoir l’air serein et résigné. Penser n’est pas sain pour quelqu’un dans ma position.

CLAC

Le fouet a jailli mais je ne sens pas la douleur. « Alors on prie encore, 76 ? Mais aucun Dieu ne s’intéressera à ta pitoyable existence » dit le contremaitre en fouettant encore 76. Je ne peux m’empêcher d’être soulagé de ne pas être pris pour cible par ce tortionnaire.

CLAC

« Tu vas t’arrêter de marmonner, fils de putain ! » cria Elmand, un sourire carnassier sur les lèvres tout en lui assénant deux autres coups.

« Retiens ton bras Elmand. » intervient le contremaître en chef, un centaure plus âgé.

« Les coups gratuits perdent leur efficacité et toi ton autorité. Alors cesse.

« Je ne voulais que le motiver un peu plus. »

« Je t’ai donné un ordre. »

Le regard mauvais Elmand retourne dans l’allée centrale. 76 qui ne s’était pas arrêter de murmurer se retourne alors vers lui et lui crie « Te voilà perdu, tortionnaire, esclavagiste ! J’ai appelé sur toi la malédiction de Bromos, Dieu de la mer et de la liberté ! Le Dieu m’a entendu et il saura te faire rendre gorge ! » Elmand, le regard plein de haine, le bras prêt à frapper se retourne alors. Mais il reste comme pétrifié quand il croise le regard à moitié dément de 76. C’est comme si toute la force de son être, de son pauvre corps meurtri s’était concentrée dans ces yeux. A travers la folie et la souffrance, je peux y voir sa formidable détermination. Elmand a dû la voir aussi car soudain il tourne les talons. « T’as de la chance que j’ai reçu un ordre papy 76 » aboie-t-il avant de s’en aller dans la travée centrale.

Enfin est venu mon tour de repos. Le contremaître ouvre la trappe sur la cale. Entassé jusqu’à l’extrême, c’est là que dorment presque une centaine de mortels. Il fait sombre, ce n’est pas assez haut pour se tenir debout, seulement accroupis et encore. Je passe par la trappe puis rampe parmi les masses sombres jusqu’à trouver ma place. Là, le bois contre mon corps, coincé entre les autres esclaves dormant, je m’endors. Du moins j’essaie car au bout de cinq minutes à peine je suis réveillé. « Eh ! 42, tu dors ? ». Cette question stupide m’a été posée par 12. C’est un jeune sanburien. Il est la dernière recrue sur le navire. Il croit encore innocemment que tout cela va finir un jour prochain. Jeune et insouciant, il s’est pris d’affection pour moi et viens me parler des choses qui le préoccupent. Mais là je ne suis pas d’humeur.

« Qu’est ce que tu veux gamin ? » dis-je à vois basse, entrouvrant les yeux. Le peu de lumière que nous avons ici nous vient des interstices entre la cale et le banc de nage juste au dessus de nous. J’entends encore le tambour. 12 se rapproche et murmure près de moi : « As-tu vu qui a embarqué hier sur la Licorne ? » sans attendre ma réponse il poursuit, « je crois que c’était un officiel ou un truc comme ça. Je l’ai vu à travers les grilles quand il embarquait. »

« Ha ouais ? C’est bien, c’est bien »

« Non mais sérieux je rêvais pas, c’était un bonhomme, un gars comme toi avec des cornes mais tout chiquement vêtu. »

« Et qu’est ce que ça va nous apporter de savoir quel bonhomme on trimballe sur le navire hein ? »

« Ben je sais pas moi mais j’ai entendu une légende une fois quand j’étais gosse. C’était dans mon village. Un voyageur a raconté qu’une fois un riche de l’empire avait fais libérer tous ses esclaves de sa galère. Il leur a même donné à chacun 200 pièces pour recommencer une vie. C’est super non ? »

« C’est surtout n’importe quoi oui. Tu devrais pas croire à la lettre tout ce qu’on te raconte tu sais. »

« Non, mais c’était vrai ! Et puis imagine il nous arrive la même chose hein, non mais imagine. » Dis t’il en souriant bêtement. Je n’ai pas cœur à briser les rêves de ce pauvre garçon. Je suppose que j’étais comme lui au début.

« Ecoute, 12, c’est sympa de venir taper la causette mais faut que je me repose là. » Voyant sa mine déçu je rajoute « On en parlera plus tard si tu veux. » J’entrevois un sourire qui s’esquisse sur son visage. « Oui tu as raison, excuse moi ». Et il commença à s’éloigner, se faufilant dans les ombres. Soupirant une dernière fois, je me jette dans le monde des rêves. C’est bien là mon seul réconfort.

Un cri strident m’arrache à mes rêveries. Au revoir dernier réconfort. J’entrouvre les yeux, je suis toujours dans la cale mais il y a beaucoup d’agitation tout à coup. Tout le monde cri. Encore embrumé par le rêve je ne comprends pas tout de suite ce qui se passe. Je m’interroge. Quelqu’un a peut être trouvé un rat, c’est déjà arrivé d’en trouvé dans la cale. Ou alors c’est une voie d’eau, là par contre ce serait la catastrophe. Tous les esclaves se noieraient car il n’y a pas d’homme poisson parmi nous. 12 me rejoint, en rampant entre les esclaves. « C’est 37 ! Ca va mal. » Le gros centaure qui ramait à mes côté hier ? Bordel mais il s’est passé quoi pendant que je roupillais ? Je décide d’y aller en poussant tous ces types qui crient dans tous ces langages incompréhensibles.

« Maniry faty ! Maniry faty ! » Crient-ils.

Je les pousse plus ou moins gentiment puis au fur et à mesure que j’avance, Je commence à les pousser plus violement, frénétiquement, je veux avancer… je veux savoir ! Même si je ne sais pas qui est 37, c’est mon camarade dans la souffrance. J’arrive, essouffler, enfin de l’autre côté de la cale. Les autres esclaves me regardent puis me laissent passer en montrant du doigt 37. « Maniry faty » répètent-ils. Aujourd’hui je sais ce que ça veut dire. « Celui qui veut la mort » en langage mosalien. Un suicidé. Ne pouvant plus supporter cette vie, le centaure, esclave numéro 37, s’est lui même libéré de cette situation. Le voilà maintenant condamné à une vie de servitude dans le royaume de Blis, le Dieu de la mort. On prétend que les centaures supportent plus difficilement l’enfermement. Si jusqu’ici j’en doutais, je ne peux maintenant qu’acquiescer avec cette idée. La trappe de la cale s’ouvre. Le contremaitre, Elmand, nous crie tel un porc qui s’étrangle : « Amenez nous le cadavre ! ».

Désorienté et abattu, j’aide toutefois mes compagnons à porter les corps de 37 vers la sortie. Au moins son corps connaitra t’il la liberté. 12 m’a rejoint et nous suit sans rien dire. Alors que je hisse le corps vers Elmand, le jeune sanburien ose lui demander : « Qu’allez vous lui faire ? » « C’te question, le balancer par-dessus bord pardi ! » « Vous allez au moins lui donner son obole à donner au passeur dans l’autre monde ? » « Je sais pas, ca dépend de mon humeur, et plus je vois ta sale gueule plus je suis de mauvaise humeur. » Et sur ces paroles il referme violemment la cage. On reste tous là entre nous à nous regarder bêtement et le silence de la mort s’installe. Chacun se demande dans sa tête qui sera le prochain mais personne n‘a la réponse.

Voilà, 37 est parti. Rien n’a changé, bien sûr. J’ai repris ma place sur le banc de nage. Le vieux 76 est encore devant moi. Le contremaître ne lui a pas laissé de pause à cause de ses mots d’hier. Il est épuisé mais il continu de ramer. Un cadavre qui rame, qui rame et qui rame encore. Tout son corps appel la mort… sauf ses yeux. Là on voit la vie, bien plus que cela, on y voie la haine et la fureur. Cet homme est terrifiant. J’arrête de penser. Je retourne à ma rame alors que le rythme s’accélère. Mais j’ai de l’eau qui me touche le pied. On dirait que de l’eau s’infiltre par la coque de la Licorne. En quelques secondes une petite mare d’eau se forme à mes pieds. Je reste à la regarder s’étendre tout en ramant quand je vois la flaque d’eau prendre la forme d’un visage ; et pas n’importe qui en plus puisque je reconnais là Bromos, le Dieu de la mer. « Je suis en plein délire ! » me dis-je. Je regarde rapidement de droite à gauche, personne ne semble remarquer l’apparition de la divinité.

Une voie forte, caverneuse m’appel : « Leogan, satyre de Lagash, Pourquoi est tu là ? Pourquoi ne pars-tu pas rejoindre ta femme et ta fille restées loin de toi dans les îles vierges ? Dis-moi ce qui retient ta volonté. » Ses paroles sont un flot, tel le grondement des vagues venant des tréfonds de l’océan, je suis frappé de plein fouet et manque de tomber de mon banc.

« Mais Dieu, ne vois-tu pas, … Je suis esclave, je ne peux allez ou je désire. » bredouille-je. Je sens le regard de mon voisin sur le banc qui me voit parler à une flaque d’eau.

« Esclave ! Esclave ? Un mortel n’est l’esclave que de ses désirs. » J’ai l’impression qu’une tempête se lève autour de moi. La mer s’apprête à se déchainer.

« Écoute-moi mortel ! Moi, Bromos, Dieu des toutes les Mers et des Océans, maître des grandes profondeurs et amoureux de la liberté, je te libère de ta condition d’esclave. A partir de maintenant tu seras mon héros. Je te béni de ma divine pensée. Tu parcourras les mers pour donner la liberté aux mortels. Je t’ordonne de n’avoir de cesse qu’il n’y ai plus aucun esclave sur les mers de Tylestel ! Tu frapperas mes ennemis avec la même arme qui t’a blessé. Que le fouet de tes tortionnaires devient maintenant l’arme de la liberté ! »

CLAC

Le visage de la divinité disparait de la flaque. Le contremaître Elmand vient de sortir son fouet pour me frapper. Je voie l’extrémité enroulée autour de mon bras et je comprends le message du Dieu. Sans plus attendre je me lève, agrippe le fouet et tire de toutes mes forces, l’arrachant de la main d’Elmand. La voilà, l’arme de la liberté de Bromos, je l’ai maintenant entre les mains. Empli d’une nouvelle force, d’une nouvelle vie, je m’avance dans la travée centrale sous le regard ahuri de mes compagnons et du contremaître. Sans réfléchir plus je lance mon bras et frappe Elmand du fouet de la liberté. Le tortionnaire de la Licorne est coupé en deux par l’arme divine.

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